Force Républicaine

Interview de B. RETAILLEAU au Point

Un an après la défaite de François Fillon à la présidentielle, son ancien bras droit tire les leçons d’un séisme qui mine encore la droite.

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Le Point : Vous avez été un des acteurs principaux de la campagne présidentielle de François Fillon, et vous n’en avez jamais parlé. Pourquoi ?

Bruno Retailleau : Car j’aurais été amené à porter des jugements sur les uns et les autres, ce que je me refuse à faire. J’ai vu des jeux humains dérisoires, mais aussi de belles fidélités. La défaite a été douloureuse, à titre collectif et individuel. Quand il y a un échec, il y a deux façons de réagir. Ressasser sempiternellement, ou franchir l’obstacle. J’ai considéré que j’avais brisé mon rétroviseur et qu’il fallait reconstruire la droite. Je m’attelle à cette tâche intellectuelle avec Force républicaine [ancien microparti de François Fillon, NDLR], car je considère que demain on ne pourra gagner dans les urnes que si l’on gagne d’abord dans les têtes.

On a parlé, pour cette campagne, de « tsunami »…

C’était un moment paroxystique, inimaginable quelques jours avant. Il y a bien sûr une dimension tragique. C’est aussi une leçon : de la primaire jusqu’au Trocadéro, j’ai essayé à chaque étape de tirer un enseignement de ce qu’il se passait.

Comment s’est dessinée la victoire de la primaire ?

Avant l’été 2016, François Fillon porte un projet essentiellement économique, d’inspiration libérale, qui répond à l’angoisse du déclassement matériel que peuvent connaître les Français avec le chômage de masse. Puis, il y a l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice. Notre famille politique tente tant bien que mal d’y répondre. François Fillon, lui, cherche non pas une réponse immédiate, mais de fond, en désignant l’ennemi d’abord, ensuite en mettant des mots sur l’angoisse identitaire. Je lui propose alors d’écrire son livre, « Vaincre le totalitarisme islamique ». À la rentrée, nonobstant la parenthèse du général de Gaulle [« Qui imagine le général de Gaulle mis en examen ? », lance, à destination de Nicolas Sarkozy, Fillon dans un meeting, NDLR], notre candidat marche désormais sur deux jambes. L’une pour la liberté économique, l’autre pour les valeurs à destination des questionnements existentiels des Français. Et c’est une vague immense : le 20 novembre, nous remportons une victoire extraordinaire.

Quelle droite l’emporte alors ?

Celle de son barycentre idéologique. La droite avait souvent été une droite gestionnaire. Souvent une ancienne gauche dans le domaine culturel. Là, nous sommes allés très loin en matière de rééquilibrage de la sphère publique et de la sphère privée, tout en réaffirmant les valeurs d’autorité de l’État et de fierté française. Le regret que j’ai, en repensant à ce 20 novembre où Nicolas Sarkozy apportera son soutien avec beaucoup d’élégance, c’est que nous n’ayons pas convaincu Alain Juppé de nous rallier dès cette soirée du premier tour de la primaire. C’est peut-être nous, fillonistes, qui avons manqué cette occasion. Or l’affrontement très rude de l’entre-deux-tours de la primaire a forgé des arguments à notre encontre qui seront repris par la suite par nos adversaires politiques, y compris Emmanuel Macron.

Mais le fillonisme a aussi été vécu comme une clarification idéologique, la fin de l’idée du rassemblement de la droite avec le centre, non ?

Pas du tout. Nous avions beaucoup d’élus centristes dans nos rangs. Le fillonisme était la réunification des trois droites de René Rémond. La droite orléaniste pour la liberté, bonapartiste pour l’autorité, et légitimiste pour les valeurs. Le fillonisme était la preuve que, sur une ligne de crête, un projet non édulcoré pouvait rassembler.

Le début des ennuis paraît lié à un projet perçu comme ultralibéral au début de l’année 2017. Était-il mal équilibré ?

Ce ne sont pas ces critiques-là qui nous ont fait perdre. Que François Fillon soit parvenu, malgré le déferlement et l’impossibilité de faire campagne, à faire un tel score au premier tour, dans un mouchoir de poche avec Emmanuel Macron et Marine Le Pen, démontre précisément la pertinence du projet.

Comment expliquez-vous la diabolisation de Sens commun ?

On a dit : le Trocadéro = Sens commun. Rien de plus faux ! Le Trocadéro, c’était un mélange de publics très différents. L’opération de diabolisation de cette manifestation est très intéressante à analyser. Qui sonne la trompette ? Anne Hidalgo. Elle demande au ministère de l’Intérieur d’interdire notre événement. Elle craint de voir débarquer des « hordes » de droite, mais il n’y a pour elle aucun problème quand c’est Nuit debout ou Jour couché… Dès lors qu’il y a un mouvement populaire classé à droite, il se voit traité de factieux. Comme de coutume, une partie de la droite a repris cette rhétorique de la gauche. Il fallait disqualifier le Trocadéro, car c’était un succès.

La manifestation semblait être aussi contre les juges.

Pourtant dès le matin, nous nous étions appelés avec François Fillon pour veiller à ce que personne ne cible ni les journalistes ni les juges. Quand je vois M. Bruno RogerPetit, qui, à l’époque, nous donnait des leçons de déontologie alors qu’il venait de publier un livre militant contre François Fillon (« Le pire d’entre eux ») et qui a fini par être embauché comme porte-parole d’Emmanuel Macron, je me dis que beaucoup auraient mieux fait de garder leurs leçons de morale.

Le rôle du Parquet national financier n’a pas été anodin, avec l’ouverture de l’enquête, puis la mise en examen de François Fillon. L’avocat François Sureau a parlé d’« assassinat judiciaire ». Vous, que dites-vous ?

Que c’est du jamais-vu. Que c’est sans précédent dans l’Histoire : quelques heures après un article dans Le Canard enchaîné, une enquête est ouverte, puis c’est l’emballement. Depuis, subitement, la justice a retrouvé une temporalité beaucoup plus normale, un rythme plus serein. Cette campagne a été confisquée. Il faut qu’Emmanuel Macron se souvienne que son quinquennat est fondé sur un premier tour qui a été détourné par les affaires et un second tour dénaturé par un duel caricatural.

L’affaire des costumes, plus encore que l’emploi de Penelope, a troublé…

On sait maintenant qu’un piège a été tendu. Dans lequel, malheureusement, François Fillon est tombé.

Avez-vous eu, à l’issue de cette campagne, le sentiment de le connaître ?

François Fillon est quelqu’un qui s’est construit en s’enfouissant, en se protégeant beaucoup. On a pensé que j’étais un de ses intimes. Je n’ai jamais dîné chez lui, il n’a jamais dîné chez moi. Mais une relation d’amitié forte s’est nouée et j’ai été fier de faire la campagne à son côté.

Que reste-t-il du fillonisme ?

Le sarkozysme, le juppéisme, et même le fillonisme, ce sont des anciennes catégories qu’il faut dépasser. Le fillonisme, c’était un corps doctrinal très incarné dans un homme. « L’homme, c’est le style, le style, c’est l’homme », disait de Gaulle. Ce qui demeure, c’est un projet. On a trouvé un point d’équilibre qu’il faut rechercher. Nos deux amers, ce sont une politique de liberté et un projet de civilisation. Pourquoi la liberté ? Parce que nous vivons sous la tutelle d’un étatisme jacobin. La dépense publique absorbe 56 % de la richesse produite par les Français. Nous avons aussi le record du monde des prélèvements obligatoires. Emmanuel Macron, lui, ne touche pas aux dépenses, car il ne touche pas au périmètre de l’État. Comme les autres, il est « addict » à la dépense publique et aux impôts. Vaclav Havel avait pourtant prévenu : « L’État ne doit pas peser pour son propre compte. »

Comment éviter que la liberté ne conduise à l’individualisme ?

Justement par un projet de civilisation. Sous la forme monstrueuse du terrorisme islamiste, le tragique est de retour dans l’Histoire. Il nous faut passer de la culture de la répudiation de nous-mêmes à une culture de l’affirmation de ce que nous sommes. Les néolibéraux pensent l’individu comme totalement déraciné, moi je le pense dans la cité. L’exaltation de l’individu, c’est l’abaissement du citoyen. Et nous avons besoin d’une éthique de la prudence : mettre des limites au monde techno-marchand, à la marchandisation du corps humain.

Pour le « faire nation », Macron ne consolide-t-il pas les liens avec ses hommages à Jean d’Ormesson ou au colonel Beltrame ?

Il fait de bons discours. Je suis sensible à leur dimension littéraire et philosophique. Mais lisez le texte prononcé aux Bernardins le 9 avril devant les évêques : il donne à son public ce qu’il veut entendre, tout en choisissant Edwy Plenel, représentant de l’islamo-gauchisme, pour l’interviewer dimanche.

Ce discours ne panse-t-il pas les blessures d’amour-propre des catholiques français ?

François Hollande a voulu, avec sa politique sociétale et le mariage pour tous, ostraciser les catholiques comme un marqueur de gauche pour contrebalancer sa politique économique. Emmanuel Macron a bien fait de panser les blessures de ces Français condamnés à être d’horribles rétrogrades et des citoyens de seconde zone. Dans l’affaire des crèches ou de la croix de Ploërmel, beaucoup ont eu le sentiment qu’on s’attaquait à la marque chrétienne de leur culture. Or ce ne sont ni eux ni les protestants ou les juifs qui menacent la concorde civile, ce sont les tenants d’un islam fondamental et radical. Si le discours des Bernardins a pour objet de faire avaler les lois bioéthiques et une révision de la loi de 1905 adaptée à l’islam, je ne suis pas sûr que les Français suivent le président de la République.

L’autorisation de la PMA pourrait-elle conduire l’électorat de la droite modérée ayant rejoint la majorité à s’en séparer ?

Oui, car la PMA prépare la gestation pour autrui. Emmanuel Macron ira dans cette direction, puisque dans son projet il y a cette aspiration progressiste à l’émancipation radicale de l’individu.

Le projet européen de Laurent Wauquiez, très critique à l’égard de l’actuelle Union européenne, ne risque-t-il pas, à l’inverse, de diviser la droite ?

Celui qui veut se servir des élections européennes pour fracturer la droite, c’est Emmanuel Macron. L’Europe est au bord de la dislocation avec le Brexit et des insurrections électorales un peu partout. La réponse continentale apparaît comme la seule capable de protéger les Européens. J’ai proposé, avec Force républicaine, un projet pour une Europe des peuples, qui ne soit pas un Meccano institutionnel et protège vraiment les Européens de l’immigration incontrôlée et des ravages de la mondialisation.

Vous avez relevé que François Fillon incarnait la droite dans son style. Est-ce l’un des chantiers politiques de Laurent Wauquiez ?

Le premier chantier était de construire une opposition. Les partielles ont montré que nous nous étions installés comme la première d’entre elles. Mais trop souvent la droite a été celle des grosses ficelles et des petites querelles. L’incarnation dont vous parlez n’est qu’une facette de la nécessité de rassemblement. À droite, nous parlons trop de nous-mêmes : il faut que nous mettions la France au-dessus de tout.