Force Républicaine

“Emmanuel Macron ne perçoit pas l’insécurité culturelle des Français” B. RETAILLEAU

[Entretien Valeurs Actuelles] Emmanuel Macron et “la droite d’hier” aujourd’hui à Matignon ; Laurent Wauquiez et la tentation sociale-étatiste de certains ; les silences du chef de l’État face à l’islam… Bruno Retailleau, président de Force républicaine, dit tout. Entretien.

Considérez-vous, comme Valérie Pécresse, que la droite aujourd’hui est menacée de “rétrécissement” ?
Ne comptez pas sur moi pour céder à la facilité du “Wauquiez bashing”. Au contraire, je veux travailler à conforter ma famille politique. Personne ne prospérera sur des divisions. Personne ne peut prétendre gagner sur les ruines de notre famille politique. Cette propension si française à nous diviser est la meilleure assurance vie d’Emmanuel Macron pour espérer réaliser un second quinquennat. Alors, bien sûr, il est nécessaire de rassembler, encore faudrait-il au préalable redéfinir ce que nous sommes.

À quelles conditions le rassemblement de la droite doit-il se faire ?
Quand on ne prend pas la précaution de se redéfinir soi-même, on finit par se définir par rapport aux autres. Certains s’imaginent qu’il faudrait être moins libéral parce que le président prétend l’être ; d’autres voudraient s’interdire d’appréhender les questions identitaires parce que Marine Le Pen en a fait son fonds de commerce. C’est une double erreur. Avant de songer à se rassembler, il faut savoir sur quoi on se rassemble. Il faut débattre, dans un parti qui adore les chefs mais n’aime pas les idées. Il faut d’autant plus un débat d’idées que le monde a changé et qu’Emmanuel Macron, qu’on le veuille ou non, sans avoir aboli les clivages anciens, a déplacé les lignes.

À tel point que nombreux sont ceux qui à droite saluent la politique économique d’Emmanuel Macron…
Je ne vois pas en quoi Emmanuel Macron ferait une politique de droite quand il préfère augmenter les impôts plutôt que de baisser la dépense publique. C’est la mère de toutes les réformes.

La suppression de l’ISF, la flat tax
Je comprends que certains de mes amis puissent se réjouir qu’Emmanuel Macron ait repris à son compte quelques propositions de François Fillon. Mais est-ce suffisant pour redresser la France ? Emmanuel Macron bénéficie d’une météorologie économique européenne et mondiale extrêmement puissante, mais l’homéopathie qu’il propose ne peut pas venir à bout des maux français. L’endettement de la France est une bombe qui menace notre indépendance, la souveraineté financière de notre pays. C’est un problème énorme pour les générations futures qu’il se garde de traiter, puisqu’il a renoncé à la réforme de l’État.

La droite aurait-elle fait autrement ?
Ce que fait aujourd’hui Emmanuel Macron, c’est probablement ce qu’aurait fait un président de la droite d’hier. Aussi, je ne m’étonne pas qu’à Matignon on trouve les représentants de cette ancienne droite qui, s’ils avaient été élus, se seraient contentés de petites mesures. Mais si l’on veut relever notre pays, faire que la France soit une grande puissance européenne, il faut en prendre les moyens…

… Et en finir avec cette vieille droite ?
La droite, pendant trop longtemps, a été gestionnaire, et même souvent piètre gestionnaire. Elle a réduit la politique à l’économisme. L’élection d’Emmanuel Macron a ceci de bon qu’elle nous oblige à redéfinir notre logiciel et à sortir de cet économisme. La politique se doit de porter un projet de civilisation et ne saurait se réduire aux questions matérielles.

À l’inverse, la droite est également traversée par une tentation illibérale…
Je parlerai plutôt d’une tentation antilibérale. La droite ne doit pas se couper de sa tradition libérale, surtout dans un pays champion de la dépense publique. Sans doute, ceux qui aujourd’hui plaident pour un social-étatisme et veulent augmenter le Smic le font-ils pour s’excuser d’être un peu plus identitaire. C’est un vieux réflexe que d’essayer de corriger son image en donnant des gages à la bien-pensance de gauche. Mais on sait à quoi conduirait immanquablement cette mesure : à moins de compétitivité et à plus de chômage. Ne prenons pas ces chemins qui, au-delà du marketing électoral, se révèlent toujours des impasses. La droite, avant de songer à faire de la tactique, doit porter une politique de liberté et un projet exigeant sur la France, ses valeurs.

Emmanuel Macron oblige la droite à se redéfinir, dites-vous, mais l’émergence dans nos sociétés du totalitarisme islamique ne doit-elle pas être inscrite dans la refondation de la droite ?
Les islamistes veulent nous imposer leur modèle. À nous de leur opposer le nôtre. Face à l’islam d’affirmation, nous devons réaffirmer ce que nous sommes. Après de longues années de repentance où, avec une méticulosité extraordinaire, beaucoup se sont employés à déclarer la France coupable, pour la rendre estimable ! Et ils ont réussi effectivement à détourner des générations de l’amour de la France, en les poussant vers le séparatisme. Du même coup, on a rendu toute politique d’assimilation impossible. C’est aussi simple que cela.

Mais ces valeurs républicaines sont-elles suffisamment transcendantes pour que ces générations tentées par un islam radical puissent revenir dans le giron de la communauté nationale ?
Le sacré — et Régis Debray l’a très bien exprimé — n’est pas seulement religieux. Abou Moussab al-Souri, qui a théorisé la stratégie du nouveau djihad dans les années 2000, désignait l’Europe comme le « ventre mou » de l’Occident. Que signifiait-il ? Que nous n’étions plus que des mécréants qui ne croient plus en rien. Et il est vrai que l’hyperindividualisme qui sévit en Occident tend à vider notre civilisation de sa substance.

Cette substance, c’est croire en l’homme dans sa double dimension ; sa dimension universelle à travers les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que nous défendons ; sa dimension singulière également, parce qu’en inventant la nation la France a montré que, pour s’épanouir, l’homme avait besoin d’être situé dans des communautés humaines. Ces communautés lui permettent à la fois d’être enraciné dans des fidélités affectives et de se projeter dans l’avenir grâce à la transmission. Cet idéal, c’est la France. Les djihadistes essaient de conquérir les coeurs vidés par le nihilisme ; il nous faut les remplir en apportant une réponse civilisationnelle.

Au début des années 1990, les dirigeants de la droite et du centre, à l’occasion de leurs états généraux à Villepinte, tenaient des propos très durs à l’égard de l’islam avant de s’excuser d’avoir pu les penser…
Cette droite gestionnaire a baissé la garde. Mais, permettez-moi de vous le dire, les temps sont nouveaux. Le tragique est de retour. Comme le dit Alain Finkielkraut, « nous vivons la fin de la fin de l’histoire ». Nous vivons sous le joug d’une double menace, celle qui apparaît sous le jour monstrueux du terrorisme islamique et celle qui prend les traits de l’idéologie frérosalafiste, qui en réalité constitue la partie immergée de l’iceberg islamiste. Il y a un bras de fer qui s’est engagé entre cette idéologie et la France. Les réponses policières, judiciaires et militaires ne suffiront pas, car le combat se porte aussi sur le front culturel.

Emmanuel Macron, selon vous, ne répond pas à cette angoisse culturelle et identitaire des Français ?
L’angle mort du macronisme, il est là ! Emmanuel Macron ne perçoit pas l’insécurité culturelle des Français, qui vivent dans « cette crainte demain de devenir étranger chez soi », comme le dit Mathieu Bock-Côté, de vivre comme des exilés de l’intérieur. Il est là quand, à la tribune du Congrès américain, Emmanuel Macron fait l’éloge du multiculturalisme ; il est là quand il nomme Yassine Belattar au Conseil présidentiel des villes ; il est là quand Christophe Castaner, délégué général de La République en marche!, parle de la mantille que portaient nos grands-mères pour aller à la messe comme s’il s’agissait d’un voile islamiste ; il est là quand le Premier ministre dit que le Bataclan n’est pas une salle comme une autre mais se refuse à déprogrammer Médine.

Force républicaine, que vous présidez, organise une convention sur le thème de l’islam et la République. Que proposez-vous ?
De ne pas emprunter une pente glissante : institutionnaliser un islam de France, c’est une illusion dangereuse. On ne neutralisera pas l’islamisme en revenant sur la neutralité de l’État. Du reste, ce dernier dispose d’un arsenal juridique qu’il n’utilise que partiellement : pourquoi ne pas considérer le salafisme comme une dérive sectaire, utiliser les dispositions dans la loi de 1905 contre les prêcheurs de haine, ou expulser systématiquement les individus les plus dangereux ?

Par ailleurs, l’islam politique nécessite une réponse civique en revenant au principe d’assimilation. Parce qu’on n’intègre pas les valeurs de liberté de conscience ou d’égalité homme-femme : on les assimile ! Il faut conditionner le droit du sol, créer un parcours d’accès à la nationalité, sous forme de service civique. De même, pour lutter contre la communautarisation, il faut diminuer drastiquement l’immigration à travers des quotas et une restriction du regroupement familial. À force de jouer avec le feu communautariste, nous avons fini par nous brûler à la flamme islamiste.

 

Par Raphaël StainvilleGeoffroy LejeuneDiane Malosse

Jeudi 28 juin 2018